DOSSIER : - L’hospitalité pour briser l’isolement des personnes migrantes

La nécessité de mondialiser l’hospitalité : une relecture du roman CONTINENT À LA DÉRIVE de Russel Banks
Publié le 2 avril 2014Par : Wooldy Edson Louidor
Wooldy Edson Louidor, spécialiste en migration, est professeur de philosophie du droit à la Pontificia Universidad Javeriana et de sociologie à l’Universidad Santo Tomás, à Bogotá, en Colombie.
L’écrivain étasunien Russell Banks (Massachussets, 1940-) a écrit un roman à succès, Continental Drift, (en français, Continents à la dérive[1]), paru pour la première fois en 1985 aux États-Unis d’Amérique.
Le thème principal du roman, l’auteur l’a tiré de la réalité de son temps : l’afflux vers Miami de migrants haïtiens (appelés péjorativement boat people), au début des années 1980, juchés sur de frêles embarcations et fuyant la misère et la dictature des Duvalier. Un sujet qui faisait la une des nouvelles des principaux journaux étasuniens et du monde à l’époque. Détour romanesque pour penser la mondialisation hospitalière.
Russell Banks s’évertue, par-delà la dimension médiatique tonitruante, à vouloir saisir ce qui a forcé ces Haïtiens à prendre un tel risque et ce que fut l’expérience humaine derrière leur parcours migratoire périlleux. Pour ce faire, dès les premières pages de son roman, Russell Banks situe la migration haïtienne vers Miami dans la foulée des grands mouvements de réfugiés en cours à l’époque, dont « la fuite d’un million et demi de Somalis, hommes, femmes et enfants, quittant avec leurs bestiaux malades et mourants la région d’Ogaden, dans la corne de l’Afrique, détruite par la sécheresse et la guerre ». De la même manière, il nous invite à embrasser du regard le monde, ce qu’il appelle « le métabolisme de l’histoire », à travers le prisme de ce que nous lisons dans la presse ou apprenons dans les journaux télévisés. C’est comme s’il nous conviait à appréhender, dans les flots de ce métabolisme historique global, l’humanité de « ces pauvres créatures tristes et craintives » fuyant une armée, la misère, l’oppression, bref la mort, et « en quête de nourriture, d’eau et de paix ».
Une nouvelle approche de la migration
Le romancier narre la vie d’une de ces créatures : une paysanne haïtienne (du nom de Vanise Dorsainville), originaire d’un village de Port-de-Paix, qui fera l’odyssée consistant à se rendre à Miami, accompagnée de son neveu Claude et de son bébé. L’auteur met en relation le récit de cette vie avec la biographie de l’autre personnage clé de son roman : l’ouvrier étasunien Bob Dubois, réparateur de chaudières dans une petite ville du New Hampshire. Toute la trame du roman converge vers la rencontre de ces deux personnages centraux appartenant à deux mondes différents, voire asymétriques : une paysanne originaire du « pays le plus pauvre de l’hémisphère » et un ouvrier venant de la nation la plus riche du continent et la plus puissante du monde.
Deux grandes coïncidences uniront leur destin : la décision de chacun d’eux de laisser sa contrée pour aller retrouver ses parents en Floride (Vanise rejoindra son mari et son frère à Miami et Bob Dubois, son frère à Oleander Park). À la suite d’une succession d’échecs dans sa nouvelle vie en Floride et se trouvant au bord de l’abîme économique (après le suicide de son frère Eddie Dubois), Bob acceptera finalement l’offre de son ami Ave Boone : tenter sa chance en transportant de manière illégale des Haïtiens des Bahamas à Miami à bord du bateau Belinda Blue. L’un de ces migrants haïtiens qui sera trafiqué par Bob sera Vanise, après que celle-ci eut été astreinte à supporter toutes sortes de déboires et d’abus aux mains des réseaux criminels de trafiquants aux îles Turques et Caïques ainsi qu’aux Bahamas.
Quête du rêve américain : le monde de Bob Dubois
Bob Dubois sent qu’il est « mort » dans cet endroit sans vie et désolant nommé Catamount, dans le New Hampshire, petite ville industrielle au nord de la Nouvelle-Angleterre. Un mouroir où il n’a pas d’avenir : il n’est même pas capable d’acheter des patins pour sa fille Ruthie. Devant l’échec de sa vie, Bob Dubois pleure comme un enfant. Il est en rogne contre la destinée. Et face à l’hostilité de la nature : des jours et des nuits de froid et l’obscurité à longueur de journée. Lui et sa femme, Elaine, décident d’un commun accord de déménager pour recommencer leur vie dans une autre ville. Bob choisit la Floride, où vit son frère Eddie, qui lui fait chaque année l’offre de venir le rejoindre pour gérer son magasin d’Oleander Park. Il part en quête de l’avenir.
Dans sa nouvelle vie, il aura des aventures amoureuses avec une femme noire (ce qui le marquera profondément), il sera obligé de « descendre un des deux types noirs qui voulaient se faire le magasin ». Il abandonnera le magasin pour se consacrer à la pêche dans les Keys avec son ami Ave, aidé par le Jamaïcain Tyrone, à bord du Belinda Blue. Cependant, tout se soldera par un échec : sa situation économique empirera, au point que sa femme sera obligée de se chercher un boulot la nuit comme serveuse dans un restaurant.
Bob est tombé dans un trou noir, personne ne peut l’aider. Son frère Eddie, qui a fait banqueroute, s’est suicidé. Son ami Ave lui propose de transporter des Haïtiens des Bahamas vers une plage de Miami, avec l’aide de Tyrone, qui connait très bien le vil monde des trafics illégaux de la coca et de migrants dans la mer des Caraïbes. Il a accepté de participer à ce genre de trafic, au lieu de faire la contrebande de la cocaïne venue de la Colombie, à l’instar d’Ave, qui finalement sera appréhendé et condamné par les autorités américaines. Effectivement, Bob a jeté l’ancre sur la côte sud-ouest de l’île de New Providence (aux Bahamas), où il attend la « cargaison », pendant que le Jamaïcain négocie avec les Haïtiens et les conduit à bord du bateau en direction de Miami.
Quête de l’eldorado américain : le monde de Vanise
De l’autre côté du continent, à Haïti, dans la bourgade appelée Allanche, « située derrière le premier rideau de collines sur la côte nord-ouest, à quelques kilomètres de la route qui relie Port-de-Paix à Saint-Louis du Nord », c’est la pluie qui tombe. Une pluie intermittente. À l’intérieur de la maison, la faim tenaille Vanise, ses enfants et son neveu Claude. Elle n’a pas de bois sec pour faire cuire les patates douces. Vanise n’a rien à manger. Les enfants pleurent. Et Vanise aussi. Qui pis est, le chef de la police du village, Aubin, vient d’annoncer la nouvelle qu’il a écoutée à la radio: c’est le début d’un ouragan. Aussitôt, le jour est devenu la nuit. Les fleuves sont en crue. Les routes sont coupées. L’hostilité de la nature! Pourtant, le garçon Claude était parti. Ouf! il est enfin revenu à la maison avec un gros jambon qu’il a trouvé dans une camionnette qui a dû être emportée par la boue et dont le chauffeur est mort. Le chef de la police saura que ce sont eux qui ont volé le jambon, qui sûrement devait appartenir à une riche famille de Port-de-Paix. Qu’est-ce qu’ils lui diront? La peur les envahit.
Claude a une idée : il propose à sa tante Vanise de laisser les enfants et de « descendre vers les villages de pêcheurs à l’ouest de Port-de-Paix et faire nos arrangements avec les hommes qui possèdent des bateaux et transportent les gens aux Bahamas, et puis en Amérique pour que vous puissiez y rejoindre votre mari ». Les deux prennent la route et défient l’ouragan, en emportant les quelques liasses de dollars américains que le mari de Vanise se trouvant à Miami lui avait envoyées pour qu’elle vienne le rejoindre. Au cours de leur long trajet, du nord-ouest d’Haïti aux îles Turques et Caïques, et de là aux Bahamas, Vanise et Claude seront exploités sexuellement aux mains des réseaux de trafiquants. Ils connaîtront la faim, la soif, mais ils auront le courage de poursuivre le rêve américain.
Rencontre des deux mondes
Ces deux mondes, celui de Bob Dubois et celui de Vanise, se rencontrent finalement à bord du Belinda Blue. Un hombre blanc, américain, qui ne parle ni le créole ni le français. Des Noirs, haïtiens, timides, taciturnes, mystérieux, qui ne comprennent pas l’anglais. Leur silence et leur passivité effraient Bob, pourtant très gentil à leur égard. Il leur donne de l’eau, des cigarettes, essaie de lier amitié avec le jeune Claude. Quelque chose le rapproche de ces êtres humains, quoiqu’il ne les connaisse ni ne parle leur langue. Il reste un instant confus, avant de retrouver des moments de lucidité, où il fait le procès de l’ « Amérique » : « Bob se demande ce que ce jeune Haïtien [Claude] aura à donner pour obtenir ce qu’il veut, ce qu’il a déjà bien pu donner. L’échange n’est jamais régulier, se dit-il, ce n’est jamais un troc équitable. »
« L’Amérique. Au pays des hommes libres, y a rien de gratuit », conclut Bob. Le rêve américain exige bien des sacrifices, conduit même à bien des cauchemars, et bientôt à la mort pour tous ces migrants haïtiens. À l’exception de Vanise ! La quête du rêve américain, c’est ce que Bob a en commun avec ces Haïtiens qui viennent chercher quelque chose aux États-Unis d’Amérique. Il est toutefois déçu, frustré, sans savoir réellement qu’est-ce qu’il cherche, mais il continue toujours à « donner » à l’Amérique. Bientôt, ce sera sa vie qu’il sacrifiera.
Alors que Bob est perdu dans ses pensées, la mer violente a dérouté le bateau. Entre-temps, les garde-côtes américains arrivent. Bob est obligé de couper les feux du Belinda Blue ; et le Jamaïcain Tyrone, en dépit de l’opposition de Bob, capitaine du bateau, force les Haïtiens à se jeter en mer. Tous les migrants, au nombre de 15, en majorité des femmes et des enfants, ont péri noyés dans une mer agitée au large de Sunny Isles, juste au nord de Miami; seule Vanise a survécu. Bob Dubois et Tyrone ont pu ramener le bateau dans la marina de Moray Key. Après, ils se sont partagé l’argent, le salaire du sang. Cependant, quand Bob apprend dans le Miami Herald la nouvelle de la noyade des Haïtiens, il ne peut plus supporter l’idée de vivre avec l’argent. Sa femme non plus. Cet homme banal, ordinaire, a pris la décision héroïque de donner cet argent, le signe de sa honte, à la seule survivante qui habite dans la petite Haïti. Vanise, pourtant, refuse de prendre l’argent, « le laissant seul, tout seul dehors, les mains toujours emplies d’argent », jusqu’à qu’il trouve la mort aux mains de quatre hommes. Une mort banale !
Un roman qui doit « contribuer à la destruction du monde tel qu’il est »
Continents à la dérive marque un nouveau « hit dans l’abordage » du thème migratoire, parce qu’il « sabote » et « subvertit » les clichés et tabous en ces temps de mondialisation (où circulent librement le capital, les informations, les marchandises, etc.) et dans un cosmos où tout se meut : les continents, le globe terrestre, l’univers.
Alors, pourquoi la migration d’êtres humains pose-t-elle problème et se termine-t-elle en tragédie dans de nombreux cas, en raison du strict contrôle étatique des frontières et du durcissement des politiques et lois en matière de migration? Surtout quand des populations tout entières (dont des Haïtiens) sont forcées de fuir la famine, la sécheresse et la guerre. Que signifie cette mondialisation qui n’est pas humaine?
Au lieu d’ouvrir grand les yeux sur le monde extérieur et sur le métabolisme de l’histoire, nous restons enfermés dans « nos médiocres destinées personnelles ». Prisonniers « que nous sommes du battement de nos cœurs humains pris un à un, que tout ce qui se passe sur cette planète est ce qui nous arrive à nous, individuellement, personnellement, secrètement ».
Russell Banks nous rappelle que la migration humaine fait partie de ce vaste mouvement géologique, planétaire, cosmique. Tout se passe, écrit-il, comme si « les créatures humaines qui, par millions, voyagent seules ou en famille, en clans et en tribus, voyagent parfois par nations entières, constituaient un sous-système à l’intérieur du système plus large des courants et des marées, des vents et des climats, des continents à la dérive et des masses de terre qui se meuvent et se soulèvent, s’abrasent et se disloquent ». La migration est aussi inhérente à la condition humaine : tout être humain a le droit de chercher une vie meilleure hors de son lieu de naissance, dans son propre pays (dans le cas de Bob Dubois) ou à l’étranger (dans celui de Vanise).
Près de 30 ans après la publication de ce roman, la terre a tremblé en Haïti le 12 janvier 2010; et ce mouvement géologique a provoqué la migration de plusieurs dizaines de milliers d’Haïtiens partout dans le monde: dans les Caraïbes, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, etc. Professionnels qualifiés, jeunes, enfants, toutes classes sociales confondues; tous se meuvent, à la dérive. À l’instar des continents. Beaucoup de ces Haïtiens sont victimes du trafic illégal de migrants et de traite d’êtres humains. D’autres ont péri dans la mer des Caraïbes.
La question de fond soulevée par Russell Banks dans son roman demeure jusqu’ici sans réponse : pourquoi la migration d’êtres humains pose-t-elle problème et se termine-t-elle en tragédie dans de nombreux cas, et ce, dans les cinq continents? Mondialiser l’hospitalité en vue d’humaniser la mondialisation fait partie de la solution; mais avant, il nous faut détruire le monde tel qu’il est, selon le vœu de Continents à la dérive : détruire notre petit monde intérieur, dont nous sommes prisonniers. Afin de nous ouvrir à l’autre-étranger, venu d’ailleurs, et aussi au monde extérieur en vue de créer une « autre » mondialisation à même de faciliter la rencontre, le partage, l’échange entre les êtres humains, les plus divers et issus de pays et cultures différents. C’est la seule mondialisation possible, la vraie : il n’y a de monde que pour les êtres humains et là où il existe la pluralité du genre humain, disait déjà la philosophe Hanna Arendt[2]. La mondialisation qui vaudra la peine et dont l’humanité pourra s’enorgueillir à bon droit. La mondialisation hospitalière, se substituant enfin à la mondialisation généralisée des lois du marché : vœu cher au philosophe René Schérer[3] et à une quantité de plus en plus nombreuse de penseurs, d’écrivains, de défenseurs de droits humains et de citoyennes et citoyens d’un peu partout sur le globe.