Action réfugiés Montréal:
Les enjeux de la détention en immigration

par Fernand Gauthier1

En notre nom, depuis douze ans, Action Réfugiés Montréal (ARM) promeut la dignité des détenus de notre système d'immigration. ARM est un organisme financé par l'Église presbytérienne et par l'Église anglicane. Grâce, entre autres, aux efforts de Glynnis Williams, pasteure presbytérienne et directrice de l'organisme, les pratiques juridiques vis-à-vis les détenus de notre système d'immigration sont examinées et évaluées selon l'importance accordée à la dignité humaine de ces personnes. Cet engagement social illustre l'influence que peuvent exercer des groupes religieux et communautaires sur l'évolution de nos pratiques juridiques et quasi-judiciaires. ARM est un lieu privilégié d'engagement volontaire où des personnes généreuses et compétentes voient à mettre en pratique les valeurs de notre société vis-à-vis les personnes étrangères en détresse. Elles y explorent les nouveaux horizons et les nouvelles pratiques qui découlent de ces valeurs dans l'environnement quasi-judiciaire de décisions rapides et parfois routinières.

ARM a créé depuis mars 1999 un projet pilote permettant à Catherine Gauvreau, jeune avocate déjà très active dans l'action communautaire auprès des réfugiés, de visiter, douze heures par semaine, des détenus de l'immigration en vue d'assurer leur accès au système, dans le plein respect de leurs droits. En plus des multiples accompagnements accordés aux détenus de l'immigration par ARM depuis plus de dix ans, ce projet pilote permet à une voix significative de se faire entendre sur le respect des droits de ces détenus.

Qui sont ces détenus ?

Chaque semaine, la responsable du projet se présente au Centre de prévention de l'immigration, près des institutions pénitentiaires dans l'est de Ville Laval; elle demande qui est en détention et pour quelles raisons. Certaines personnes détenues sont là pour des questions d'identité, d'autres, par crainte du danger qu'elles peuvent représenter pour le public, ou parfois pour éviter des risques de fuite.

La détention est fort traumatisante, surtout quand la personne détenue n'a aucune idée de ce qui va lui arriver. Très souvent, les personnes détenues ne reçoivent pas beaucoup de nouvelles des agents de l'immigration, surtout en ce qui a trait à leur déportation éventuelle qu'elles n'apprendront souvent que quarante-huit heures à l'avance, après une attente de plusieurs mois. Elles ne savent pas toujours pourquoi elles sont détenues ni pourquoi les autorités de l'Immigration les ont amenées à ce Centre de prévention. Certaines personnes deviennent alors très volubiles, d'autres ont plutôt tendance à se replier sur elles-mêmes. Des gardes de l'établissement ou des personnes co-détenues peuvent signaler les personnes qu'elles savent tourmentées par l'angoisse de leur situation et nécessitant de l'aide. La barrière de la langue est souvent présente. Quand les personnes détenues viennent d'arriver, le défi consiste à traverser cette barrière et à se faire comprendre.

Les personnes longtemps détenues sont, avant tout, des personnes à qui on a refusé de reconnaître le statut de réfugié et qui, déjà depuis longtemps, avaient quitté leur pays d'origine, de façon irrégulière, sans papiers d'identification. Elles sont mises en détention pendant que les autorités de l'Immigration font les démarches pour obtenir les papiers de leur pays d'origine. Ce processus peut être long, surtout si ces personnes sont jugées non désirables par des personnes en autorité dans leur pays d'origine. Tout dépend alors de l'état plus ou moins harmonieux des ententes entre le Canada et ce pays.

Il y a aussi les pays (comme l'Algérie, la R.D.C., le Burundi, le Rwanda et l'Afghanistan), où le Canada s'est engagé, par moratoire, à ne pas effectuer de déportation, compte tenu de la situation interne instable et dangereuse, sauf dans le cas d'auteurs de crimes graves ou de crimes contre l'humanité. Il y a certains cas de détenus dont le dossier n'avance pas, mois après mois, et pour lesquels Immigration Canada continue d'exiger la détention.

Les arbitres qui procèdent à la révision des cas de détention décèlent souvent que, chez les personnes détenues depuis plus de six ou sept mois, le risque de fuite croît avec le temps qui s'écoule, d'où le dilemme où se retrouvent souvent ces personnes. Dans des cas semblables, des arbitres font preuve de détermination à ne pas céder face aux tracasseries du pays de provenance. On peut être en présence de personnes prises en souricière entre deux États, malgré leur volonté de collaborer pour mettre fin à leur séjour irrégulier au Canada. La très grande majorité de ces personnes savent qu'elles devront partir de toute façon, dans trois mois, dans un an ou plus. Elles ne veulent plus attendre. Elles se sont réconciliées, en elles-mêmes, avec le fait qu'elles doivent retourner dans leur pays d'origine, malgré la permanence des risques liés au retour.

La durée de la détention pèse de tout son poids, et les officiers d'immigration ne peuvent que rarement déterminer la date ultime où ils parviendront à obtenir les documents pouvant satisfaire leurs exigences. C'est ainsi que les intervenants d'ARM souhaitent que, auprès des personnes détenues de l'Immigration, on établisse certains délais, et qu'après six ou sept mois d'impasse dans les tractations, on fasse appel à de nouveaux critères afin de remplacer la détention par d'autres mesures de contrôle dans le cas des personnes qui ont pleinement collaboré avec les autorités dans les démarches pour obtenir les papiers nécessaires au renvoi.

Après tant de mois, la détention constitue un cercle vicieux: la personne détenue devient agressive et ne veut plus collaborer avec ceux qui la détiennent, empirant ainsi le jugement que les autorités portent sur elle. Après avoir manifesté impatience ou colère, ces personnes sont rapidement transférées à la prison de Rivière des Prairies, pour avoir démontré ce que l'on caractérise comme « un esprit négatif » les rendant « détenus moins gérables ».

Les personnes les plus mal prises sont celles qui ne parlent ni français ni anglais, qui sont instables psychologiquement, qui n'ont pas de famille en ce pays ou qui ne sont pas représentées par un avocat. Leur accompagnement se complique lorsqu'elles sont transférées dans une prison où ARM n'a pas négocié d'ententes de visite. Malgré ses efforts pour garder le contact, ARM perd souvent de vue ces personnes, sauf si ces dernières prennent l'initiative de renouer contact. Parfois, dans le cas de personnes marquées par des traumatismes psychologiques, ARM peut réussir à les faire transférer à l'Institut Pinel où des soins appropriés leur sont apportés. Des gens isolés craquent d'incertitude suite à une longue attente infructueuse. Suite au refus de leur pays d'origine d'autoriser leur retour, ils savent que leur renvoi inéluctable comporte des risques croissants. Évidemment, ces situations de vulnérabilité ne peuvent que s'accroître dans les cas de femmes ou de mères avec enfants, en attente de déportation et qui se demandent, jour après jour, comment elles arriveront à vivre leur retour.


Le rôle d'ARM

Vis-à-vis ces personnes détenues par l'Immigration et en attente d'être déportées, ARM humanise autant que possible le traitement que leur réserve notre système de protection des frontières. L'empathie vis-à-vis ces personnes est possible : même si les décisions menant à l'ordre de déportation sont justes, l'avenir qui attend ces personnes est souvent tragique. ARM doit surmonter la méfiance qui s'installe chez elles devant tout ce qui s'appelle immigration, avocat, conseiller ou support bienveillant. Beaucoup d'argent leur ont glissé des doigts, les dettes se sont accumulées et les liens amicaux ou familiaux ont été détruits suite à leur poursuite entêtée d'un objectif encore inatteignable. Même si les agents d'Immigration et les gardes de l'établissement font leur travail consciencieusement, une voix doit s'exprimer au nom des personnes détenues. Ce qui prime, c'est de voir à ce que la dignité de la personne détenue soit en tout point respectée.

Au-delà des dénominations religieuses, ce sont des valeurs de foi profonde et des convictions propres à chacune qui animent toutes ces personnes qui donnent leur temps et s'engagent à l'intérieur des programmes d'ARM. Aucune de ces valeurs pourtant ne les amènent au prosélytisme. Par ailleurs, elles soutiennent le besoin qu'expriment certains détenus eux-mêmes d'exprimer leur foi religieuse, sachant que cette forme d'expression supportée par un dialogue permet le plein respect de leur intégrité et de leur dignité.

L'action engagée et spécialisée d'ARM nécessite parfois une connaissance précise de la législation canadienne et du droit international. Une personne détenue, présentant un papier officiel qu'elle vient de recevoir sans en connaître la portée, requiert plus que de l'écoute attentive. Sans avoir toutes les compétences de juristes spécialisés, les stagiaires d'ARM, peuvent apporter un éclairage qui provient à la fois de la loi et des contraintes pratiques. Il est toujours important, dans le respect de la personne et de sa situation, de lui dire la vérité. Ainsi, au-delà de tous les recours à faire connaître, il peut arriver qu'il faille conseiller une femme en attente de renvoi et lui dire que ses options se résument soit à rester ici avec un conjoint violent qui pourrait la parrainer soit à quitter et faire face à la pauvreté dans son pays d'origine, mais en bénéficiant de l'appui des membres de sa famille. L'avantage particulier des intervenants d'ARM, c'est qu'ils n'ont aucun « produit » à promouvoir et qu'ils arrivent à une étape décisive de la vie des détenus en attente, pour mettre cartes sur table avec eux.

Pour un peu plus d'équité

Plusieurs arrêts des cours supérieures canadiennes ont confirmé un programme de protection des réfugiés garantissant une écoute attentive de leur cause, assurent une protection supplétive pour toute personne dont les droits fondamentaux ne sont pas protégés et clarifient la reconnaissance du principe de l'intérêt supérieur de l'enfant. Pourtant, tous ces principes généreux contenus dans la jurisprudence canadienne se monnaient parfois de façon plus parcimonieuse sur le terrain de la pratique. Pour les intervenants d'ARM, il reste encore du travail à faire pour faire appliquer ces principes dans toutes les causes pertinentes.

Ainsi est-il désolant de constater qu'on attende que des enfants non accompagnés soient en détention pour leur accorder toute l'attention qu'annonce notre jurisprudence. Même si cela se fait encore, on ne devrait jamais considérer comme solution adéquate la détention d'un enfant non accompagné au Centre de prévention de l'Immigration. Une procédure préventive devrait, en effet, être mise en place pour traiter convenablement tout enfant non accompagné qui demande protection après avoir traversé nos frontières.

Nos pratiques actuelles consistant à détenir automatiquement un enfant pour prévenir qu'il n'échappe à une mesure de renvoi apparaissent tout à fait inadéquates. Beaucoup d'autres options mériteraient d'être envisagées pour répondre effectivement aux besoins des mineurs non accompagnés. Il faudrait peut-être les garder au secret dans des foyers d'accueil spécialisés, pendant qu'on examine sérieusement si l'intérêt supérieur de ces mineurs tient dans leur renvoi dans leur pays d'origine, là où certains se servent d'eux comme instruments d'immigration. Pour ARM, les priorités d'un engagement vis-à-vis les personnes détenues commencent donc clairement par le traitement accordé aux mineurs non accompagnés. Si on peut facilement comprendre qu'un adulte en détresse puisse mal réagir à une détention prolongée, on peut tout aussi bien concevoir qu'un enfant n'a pas à être soumis à un tel environnement.

L'autre préoccupation prioritaire d'ARM est l'état des personnes qui subissent une détention de longue durée. Il y a lieu de s'inquiéter, par exemple, quand une détention dépasse trois mois, avant la fin desquels plusieurs personnes détenues perdent pied et souffrent de perturbations profondes au Centre de Prévention. Sans être psychotiques ni coupées de la réalité, ces personnes sont souvent reconnues comme nécessitant de l'aide d'un psychiatre, d'un psychologue, d'un travailleur social ou d'un médecin. Toutes, ou à peu près, finissent à la longue par vivre des perturbations physiques dues au stress de l'internement; ceux qui connaissent déjà le climat de nos pénitenciers sont parfois surpris de retrouver un climat de stress et d'anxiété multiplié à l'intérieur des murs aseptisés du Centre de Prévention. L'anxiété y est palpable pour toute personne qui pénètre à l'intérieur de ce milieu.

En définitive, l'aide humanitaire et l'engagement d'ARM auprès des détenus sont de véritables creusets où se forgent et se perpétuent les valeurs de notre société quant à l'accompagnement de l'étranger en situation de détresse. Ce sont ces valeurs qui tôt ou tard finissent par marquer les principes généraux guidant les pratiques adoptées par l'ensemble des décideurs en matière d'immigration.



Note

1. Le contenu de cet article repose essentiellement sur une entrevue, entre l'auteur et Catherine Gauvreau.



Bulletin Vivre ensemble, vol. 9, no 32, Hiver 2001.

 

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12 février 2003