par Jean Bellefeuille
Depuis 1996, le Centre justice et
foi réalise périodiquement des rencontres d'échanges et
de discussions entre jeunes Québécois d'origines diverses afin
de poursuivre la réflexion au sujet de la construction de leur identité,
de leurs préoccupations et des projets de vie et de société
qu'ils portent.
Afin d'approfondir la réalité
des jeunes autochtones, une rencontre-échange, organisée par deux
jeunes femmes autochtones, membres du Conseil des jeunes du Centre d'amitié
autochtones de Montréal, a eu lieu le 21 février dernier, dans
leurs locaux du centre-ville.
Le Centre d'amitié autochtone
a été fondé en 1974 et a comme mission d'offrir à
la communauté autochtone vivant dans la région métropolitaine,
d'environ 44 500 personnes, des services et des activités ayant pour
but de promouvoir, de développer une meilleure qualité de vie.
Il permet aux autochtones de s'exprimer sur leur réalité et de
trouver support et encouragement. Le Conseil des jeunes autochtones de Montréal
a été créé, pour sa part, en 1998 et offre aux jeunes,
vivant en milieu urbain, des services et des programmes d'activités qui
ont pour but de les rapprocher de leur culture et de leur tradition. Dans un
centre d'amitié autochtone, le jeune découvre les chants, les
danses, les cérémonies et d'autres manifestations culturelles
grâce auxquelles il trouve une source de fierté et d'estime de
soi qui libère sa capacité intérieure de guérison
pour transformer sa vie.
Ce lundi soir du 21 février,
dix jeunes (cinq femmes et cinq hommes) de communautés autochtones différentes,
réunis par le Conseil des jeunes, ont d'abord partagé un repas
typique avec leurs invités, dix Québécois et Québécoises
(dont sept jeunes adultes). Ce repas a été l'occasion de faire
plus ample connaissance, dans un climat détendu. A suivi un échange
de deux heures, portant principalement sur la réalité, les préoccupations
et les aspirations des jeunes autochtones. Il s'est déroulé plutôt
informellement, les participants étant assis en cercle, partageant en
toute confiance questions et réponses. L'échange a été
précédé d'une prière en algonquin, pour remercier
de la présence des invités et demander au Créateur de bénir
la rencontre.
On nous a d'abord expliqué
qu'on arrive au Centre d'amitié non seulement des différents coins
du Québec, mais aussi des États-Unis et du reste du Canada. Les
autochtones ne tiennent pas compte des frontières, qui n'existent pas
pour eux. Du reste, les jeunes autochtones ne se formalisent pas non plus des
distinctions entre ceux qui sont officiellement reconnus comme indiens et ceux
qui ne le sont pas, entre ceux qui vivent dans les réserves et ceux qui
vivent hors réserves. Ils se considèrent tous comme des autochtones
partageant la même façon de vivre. Ils arrivent en ville parce
qu'ils cherchent des ressources pour trouver de l'emploi, un logement, ou de
l'aide à cause de la pauvreté, du sida, etc. Ils y arrivent avec
leurs besoins et parfois leurs blessures: réfugiés à Montréal,
exclus de leur communauté à cause de leur orientation sexuelle
ou d'autres formes de marginalité. Il faut savoir que 56,2% des autochtones
ont moins de 25 ans et que 45% d'entre eux (21,2% des Inuits) vivent hors réserves,
dans les grandes villes.
Certains sont arrivés seuls,
plus âgés, d'autres avec leurs parents. Certains ont quitté
la communauté par curiosité, pour voir ce qui se passe ailleurs,
se sentant à l'étroit dans une réserve plutôt refermée
sur elle-même et qui offre peu de possibilités d'épanouissement,
de travail, d'amélioration de son sort. D'autres avouent avoir quitté
la réserve à cause des problèmes énormes de la communauté,
qui n'a pas réussi à surmonter le génocide culturel et
économique qu'on lui a fait subir, particulièrement au cours du
siècle qui vient de se terminer.
Le principal défi que rencontrent
ces jeunes est de retrouver leur identité autochtone, en revitalisant
leurs traditions, leurs valeurs, leur spiritualité et surtout leur langue
qui est garante de leur culture. Ils doivent relever ce défi alors qu'ils
sont encore actuellement très fragilisés. Ceux qui ont quitté
leur communauté et qui vivent en milieu urbain, pour poursuivre des études,
pour échapper au manque de ressources ou à la violence qui sévit
dans la réserve, sont isolés, leur culture est marginalisée
dans un océan de cultures différentes, happée par la modernité.
Ils veulent, eux aussi, entrer dans cette modernité, mais sans perdre
les valeurs de leur culture, qu'ils connaissent peu et que leurs parents ne
sont souvent plus à même de leur transmettre. Tiraillés
entre deux cultures - traditionnelle et moderne - auxquelles ils n'arrivent
pas à s'identifier pleinement, il importe pour eux de comprendre leur
identité, puisque l'estime de soi, qui y est directement liée,
peut leur donner la force de lutter pour des lendemains meilleurs.
Un des principaux drames que vivent
les jeunes est d'avoir perdu leur langue. Dans 75% des cas ils la comprennent
seulement un peu. Leurs parents ont connu l'époque où dans les
écoles, on dévalorisait leur propre langue et on leur interdisait
le droit de parler entre eux. C'est toute leur culture, leurs coutumes, leurs
traditions, leur spiritualité, qui a été l'objet de dénigrement.
On parle avec raison d'un véritable génocide culturel. Les parents
ont appris le français ou l'anglais et ont cru que leurs enfants auraient
de meilleures chances de s'en sortir s'ils apprenaient ces langues plutôt
que la langue des ancêtres. Aujourd'hui ils veulent retrouver leur langue
qui est porteuse de toute leur culture, cette langue qui leur permettrait d'échanger
avec les grands parents qui préservent encore la tradition, les récits,
la spiritualité, les coutumes. Ils veulent pouvoir retrouver leur âme
en échangeant avec eux et exprimer ce qui leur tient le plus à
coeur, dans leur quête d'identité.
En même temps que ces jeunes
aspirent à retrouver leur identité et leurs traditions autochtones,
près de la moitié d'entre eux et d'entre elles quittent la communauté
pour la ville à cause des problèmes qu'ils y rencontrent: «Les
petites communautés de 2000 personnes ont toutes des gros problèmes
de drogues, d'alcool. C'est la conséquence de la perte d'identité,
de la perte de sa culture, à cause des pensionnats qui nous ont volé
notre identité. Nous avons le plus haut taux de suicide et de mortalité
infantile, le plus haut taux de gens en prison. On veut rester dans nos communautés
pour ne pas perdre notre identité, mais personne n'est à l'abri
à cause de l'influence de la télévision. Les jeunes pensent
à consommer, à avoir de l'argent. Même ceux qui sont dans
le Grand Nord perdent leurs valeurs actuellement» (Élizabeth). Comment
fuir cette situation de souffrances intolérables et, en même temps,
retrouver ses racines? C'est pourquoi les jeunes réclament d'autres centres
culturels comme le Centre d'amitié autochtone où ils pourraient
rencontrer des personnes capables de les initier à leurs traditions,
à leur spiritualité, et leur faire vivre un processus de guérison.
Ce processus de guérison, ils le réclament pour toute leur communauté.
Cela implique qu'on leur redonne accès à leurs ressources traditionnelles
et qu'on leur fasse une place pour s'adapter à la modernité sans
avoir à trahir leurs traditions.
D'autres jeunes font la navette
entre leur communauté et la ville, tiraillés entre la vie traditionnelle
de la communauté et la modernité, l'une et l'autre insatisfaisantes:
«On n'est pas une réserve chez nous parce que nous n'avons pas abandonné
notre territoire pour avoir de l'argent et des ressources modernes, comme des
maisons, des rues, de l'électricité, etc. On résiste malgré
tout à la modernité parce qu'on ne veut pas perdre notre identité,
nos coutumes, notre territoire. Mais on est pauvre parce que les compagnies
forestières détruisent notre environnement et nos ressources.
Alors on est comme dans une prison, sans possibilité de travail, de s'épanouir
comme communauté, et les problèmes s'accumulent. On a réglé
des problèmes comme l'alcoolisme, par une démarche de guérison,
à l'aide des gens de l'extérieur, mais il y a encore de gros problèmes
économiques» (Kevin). Les communautés autochtones encore proches
de leurs traditions ne pourront pas s'en sortir sans que le gouvernement reconnaisse
leurs droits à leur territoire. Les autochtones n'acceptent plus l'argument
selon lequel la société d'aujourd'hui n'est pas responsable des
erreurs coloniales d'hier, tout en continuant de s'enrichir des spoliations
du passé, dont les autochtones font aujourd'hui les frais.
Ce n'est donc pas par goût
que les jeunes ont quitté leur communauté, mais parce que leur
avenir était bloqué s'ils y restaient. C'est ailleurs, en ville,
avec d'autres jeunes autochtones qui leur ressemblent, qu'ils cherchent à
retrouver leur identité. «Même si on provient de différentes
nations, on se reconnaît tous comme des autochtones qui ont subi des préjudices
et on parle d'une seule voix. On partage aussi nos traditions ensemble, on se
les approprie, on s'inculture les uns aux autres comme les Romains se sont mélangés
aux Gaulois pour donner les Français d'aujourd'hui. Même que parfois
nos coutumes propres, comme les herbes médicinales, sont moins connues
alors que les coutumes connues, comme le sweat lodge et le rite de purification
aux sweet grass, viennent d'ailleurs, de l'Ouest ou des États-Unis. Par
ailleurs, on ne veut pas que les gens pensent que nous sommes tous pareils et
que nous pensons tous la même chose. Au Québec nous sommes onze
nations qui ont onze langues différentes» (Clifton). Ils sont très
déterminés, ils accordent beaucoup d'importance à l'éducation,
pour se donner les moyens de comprendre et de pouvoir agir sur le devenir de
leur communauté. Mais ils sont aussi très fragiles, peu supportés
par la société qui manifeste encore beaucoup de racisme et d'incompréhension,
et peu encouragés par leur communauté, encore aux prises avec
la survie et les effets débilitants de la marginalisation.
Comment, dans cette situation, ces
jeunes pourront-ils sauver onze langues portant onze cultures, qui sont autant
de richesses à conserver, à revitaliser? Seront-ils seuls à
porter la lourde responsabilité de leur avenir commun, est-ce seulement
possible? Ils acceptent sereinement de faire leur part aujourd'hui, laissant
aux générations suivantes la responsabilité de faire la
leur demain, sachant que ce défi ne prendra pas dix ans, mais peut-être
quelques générations. Les jeunes non autochtones, durant cette
rencontre, ont été très étonnés qu'ils aient
pu se sentir motivés par un projet qui s'étendrait sur quelques
décennies et même générations, les non-autochtones
d'aujourd'hui supportant difficilement un projet de plus de quelques mois. Le
rapport au temps n'est pas le même, pour les jeunes autochtones. Ils ont
un rapport au temps de la nature plutôt qu'au temps artificiel de la ville
qui n'est pas générateur de vie. Ils ont un rapport au temps qui
est aussi un rapport à l'espérance générée
par la spiritualité de la guérison. Leur culture a subi des violences
depuis quatre cents ans; ils acceptent d'en prendre quelques dizaines pour la
revitaliser. C'est clair que pour eux, perdre l'espoir, c'est perdre la partie
définitivement.
Cela ne veut pas dire pour autant
qu'ils n'ont aucune attente face à la société. Ils s'attendent
à ce qu'elle soit moins ignorante de leur réalité et qu'elle
réhabilite leurs ancêtres, qui ont été, eux aussi,
des fondateurs de ce pays. Ils s'attendent à être traités
en égaux et non en mineurs. Ils deviennent des professionnels, connaissent
le système et ses enjeux, veulent intervenir. Ils s'attendent à
ce qu'on leur remette le territoire nécessaire à l'épanouissement
de leur communauté. Ils s'attendent à des choses concrètes,
comme des écoles qui pourront enseigner aux enfants la langue de leur
nation. Ils s'attendent à des choses fondamentales, comme la prise de
conscience que si on ne revient pas aux valeurs écologiques et spirituelles
des autochtones, c'est tout l'écosystème de la planète
qui risque d'être finalement détruit.
L'échange s'est terminé
par une cérémonie de purification avec des herbes médicinales.
Chez les jeunes autochtones, ce rite de purification fait partie d'un processus
de guérison qui est au coeur de toute la démarche de revitalisation
de leur culture, qu'ils s'efforcent de réaliser actuellement. Les jeunes,
autochtones et non autochtones, sont sortis ravis de cette soirée, autant
à cause du climat de confiance et de fraternité qui y régnait
qu'à cause du rapprochement qu'elle a permis à tous et toutes
de réaliser. Les jeunes non autochtones ont été particulièrement
frappés par le fait que les défis des jeunes autochtones ressemblent
beaucoup aux leurs, toute proportion gardée : recherche de son identité
dans un monde multiculturel en profonde mutation; revendication pour avoir sa
place et apporter sa contribution, dans une société qui fait peu
de place aux jeunes; vigilance constante pour sauvegarder la qualité
de sa culture et de sa langue, alors qu'on est minoritaire en Amérique;
quête du sens dans un monde de consommation qui ne laisse que peu de place
au spirituel et au respect de la planète.
Ainsi, nous aurions eu encore beaucoup
de préoccupations et de défis communs à partager. Ce ne
sera donc qu'un au revoir, et, en attendant, merci à nos amies et amis
autochtones du Conseil des jeunes qui nous ont accueillis si aimablement.
Bulletin Vivre ensemble, vol. 8, no 29, Printemps 2000.
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20 février 2003