par Jean-Claude Ravet
Il n'y a pas si longtemps - mais ce temps serait-il déjà si lointain? - l'histoire dans la modernité était considérée comme l'arène des luttes d'émancipation sociale et politique. Paysans et ouvriers devenaient acteurs de leur devenir. Ils s'arrachaient du carcan qui les condamnait à subir leur sort comme une fatalité, l'ordre social reflétant alors un ordre divin, immuable. Les êtres humains redécouvraient leur pouvoir de transformer le monde et donnaient naissance à l'utopie littéraire et sociale. La modernité amorçait l'ère des révolutions, des luttes sociales : temps d'expériences collectives de liberté et de libération dans lesquels les mouvements sociaux actuels prennent leur source.
En même temps que cette modernité émancipatrice prenait forme, la modernisation industrielle, mettant en oeuvre et à profit les potentialités du savoir technique, lançait le monde dans l'"aventure" du progrès. Modernité et modernisation ont été souvent confondues, mais à tort : l'une renvoie au pouvoir de la parole et de l'action et s'enracine dans l'épreuve de la liberté et de l'autonomie; l'autre est du ressort de la technique, mue par une logique instrumentale. Sans être incompatibles, elles sont cependant irréductibles l'une à l'autre. À telle enseigne que la modernisation s'est développée effectivement en neutralisant et en confisquant la modernité en question. La rationalité instrumentale, efficace et utile, certes, dans l'univers des marchandises et de la technologie, tend à avaler, phagocyter une rationalité propre aux affaires humaines, où la parole et l'action, médiatisées par les symboles et l'imaginaire, sont fondamentales.
Les sociétés modernes ont été conquises au double sens du terme - à la fois obnubilées et envahies - par la puissance phénoménale et le mode de fonctionnement de la technique qui libère du devoir de jugement, évacue les conflits réduits à de simples dysfonctionnements temporaires, exempte de tout débat et projet de société qui ne peuvent que distraire de l'essentiel : la marche galopante et impérative du progrès et du marché. Que celle-ci laisse en rade une multitude d'humains, considérés de trop et superflus, cela relève de considérations techniques. Qu'elle réduise les êtres humains en spectateurs de leur propre devenir, et les citoyens en consommateurs et clients, ou pire en investisseurs attentifs à tirer profit de leurs investissements dans l'entreprise étatique, cela est l'ordre des choses. Qu'elle libère les fantasmes les plus délirants qui hantent notre imaginaire en les rendant techniquement réalisables, cela se justifie par la règle d'or : tout ce qu'il est possible de faire doit être fait! Ainsi sommes-nous devenus prisonniers du mythe d'un progrès qui octroierait grâce à ses processus objectifs, impersonnels, "naturels", le bonheur et l'émancipation de l'humanité.
Le changement est devenu une idéologie pernicieuse parce qu'invisible, infiltrant les rapports humains, générant apathie, impuissance et mutisme, cherchant à déposséder les hommes et les femmes du pouvoir de s'engager dans l'histoire et de transformer le monde. L'avenir n'est ouvert qu'à la technique et au marché autorégulateurs, non à l'humain en tant que tel. On proclame la fin de l'histoire, désormais achevée avec le néolibéralisme, et l'ère de la posthumanité soumise à la technique.
Le changement voudrait signifier désormais résignation et adaptation. La présente période préélectorale en offre un bon exemple, avec ces partis "gagnants" qui se l'approprient comme mot clé de leur politique, si ce n'est comme slogan à l'ADQ, politique demeurant la plupart du temps l'apanage d'experts en prévisibilité et adaptabilité managériales.
Le label "nouveau" est accolé à toute chose comme une marchandise qu'on veut vendre. Mais qu'est-ce qu'un changement devenu exigence quotidienne, sinon la reproduction du même sous un emballage différent? Toute nouveauté flétrit aussitôt qu'elle paraît, chassée par une autre tout aussi mort-née. Et dans ce tourbillon effréné de marchandises, d'images, de slogans, de discours martelés à la gloire d'un changement dont nous serions devenus spectateurs, dans lequel nous sommes aspirés, c'est le monde commun qui est menacé, lequel implique à la fois l'idée d'oeuvres durables et de mémoire, mais aussi de paroles et d'actions inaugurales instituant la société et orientant son devenir. Ce qui tient lieu de monde n'est souvent plus qu'une place de marché où transitent les marchandises et des valeurs - êtres comme choses - se transmuant en profits.
Il est nécessaire de dénoncer cette idéologie paralysante qui contamine nos manières de voir, de penser et d'agir. La mobilisation collective en faveur des droits sociaux et politiques contre la mondialisation néolibérale, les OGM et la logique de guerre américaine ranime l'espérance. "Ce qui est" peut être subverti par la puissance de "ce qui n'est pas encore", prenant naissance dans les initiatives d'hommes et de femmes qui font de la liberté autre chose qu'une statue brandissant le glaive de l'immuable. En créant des espaces de lutte sociale et de résistance... où l'action est "la soeur du rêve", mais non le rejeton de l'air du temps.
Référence : Ravet, Jean-Claude, "L'idéologie du changement", Relations, mars 2003 (683), p. 10-11.
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22 avril 2003