La violence de la Pax americana en Afrique

parToussaint Kafarhire Murhula
L’auteur étudie au Jesuit School of Theology (Berkeley)

La politique que mène la Maison-Blanche s’impose sans états d’âme et sans compassion sur le continent africain, où les conditions de vie de 80 % de la population se dégradent dramatiquement. La Pax americana signifie, pour l’Afrique, de subir encore une fois la violence d’un impérialisme économique et géostratégique sur son sol.



L’Afrique figure aujourd’hui parmi les priorités stratégiques des États-Unis, contrairement à ce qu’affirmait monsieur Bush lors de sa campagne présidentielle de 2000. Il est vrai cependant que le continent noir ne pèse pas lourd dans les échanges internationaux (1,7 % du commerce international) et qu’il ne représente aucune menace militaire. Il ne sera donc jamais question d’y déployer des troupes américaines, même au pire des crises humanitaires, comme au Rwanda ou au Liberia par exemple. Moins encore s’agira-t-il de déployer un arsenal « d’intimidation massive », comme ce fut le cas dans les États réputés voyous par l’administration Bush. À l’encontre de la gourmandise économique des anciennes puissances coloniales, les États-Unis n’entendent partager l’Afrique, cette nouvelle chasse gardée stratégique, avec personne. Surtout que dans la configuration de l’après-guerre froide, la sécurité et la vie des seuls Américains demeurent la priorité absolue et vitale qui justifie la redéfinition géostratégique du monde. L’histoire se répète, encore une fois aux dépens des peuples africains. Bien que leur mémoire soit encore trop blessée et trop chargée par les humiliations récentes pour remonter au lointain souvenir de l’esclavage, de la colonisation ou des dictatures abjectes apparues après les indépendances, l’impérialisme américain rappelle aux Africains que, pour eux, le monde n’a visiblement pas changé.

Une vision du monde made in USA

La doctrine de la protection des intérêts américains dans le monde existait déjà, bien avant les attentats du 11 septembre 2001. Définie en 1990 par un groupe de penseurs constitué par Paul Wolfowitz, Lewis Libby, Eric Edelman (ce dernier étant aujourd’hui conseiller de Dick Cheney en politique étrangère) et d’autres faucons de la Maison-Blanche, cette doctrine préconisait la lutte, par tous les moyens, contre la montée d’une nouvelle puissance (à l’exemple de ce qu’avait été l’URSS) capable de défier les États-Unis. Ce groupe entourant Dick Cheney, alors ministre de la Défense dans le gouvernement de George Bush père, prônait aussi la stratégie des actions préventives, telle qu’elle se réalise aujourd’hui dans la politique extérieure américaine.

Dans ce contexte issu de la fin de la guerre froide, de nouveaux enjeux orientent les rapports entre Washington et les anciennes dictatures d’Afrique. Au début des années 1990, et malgré le vent de changement qui souffle sur les régimes dictatoriaux africains longtemps soutenus par l’Occident, la politique unilatérale et néocoloniale américaine décidera seule de l’avenir du continent noir. S’il faut des changements en Afrique, ils seront imposés par la dictature du capitalisme étatsunien. Aussi, voit-on des guerres financées, des États africains démantelés et « une nouvelle génération de leaders » prendre la relève des vieux dictateurs, tout cela avec l’appui des Américains. Les nouvelles règles du jeu politique régional seront imposées par la Maison-Blanche qui, sans âme et sans compassion, semble afficher très peu de considération pour les horreurs que génèrent ses politiques en dehors de ses frontières.

Les attentats de septembre 2001 ont simplement fourni aux États-Unis la causa belli, c’est-à-dire la justification pour intervenir à leur guise en Afghanistan, en Irak ou ailleurs dans le monde. Et tant pis pour les pertes de vies innocentes, savamment édulcorées sous l’appellation de « dommages collatéraux », pourvu que les intérêts impérialistes des États-Unis soient servis! Dans ce contexte, l’Afrique ne peut espérer des États-Unis aucun secours, aucun soutien démocratique pour se sortir de son sous-développement chronique. Les mensonges de leur idéologie hégémonique ont réussi à faire croire à leurs valets, disséminés de par le monde, que seuls les Américains ont des droits, que seuls leurs morts méritent vengeance et que seule leur sécurité compte.

L’histoire se répète

Dans ce contexte global, la place assignée aux pays africains, c’est celle de continuer à jouer le rôle qui a été historiquement le leur : être sacrifiés pour servir de débouchés aux empires coloniaux. Un cynisme amer se dégage de cette vision du monde made in USA où seuls les intérêts des Américains méritent d’être défendus comme s’ils émanaient d’un ordre divin. Comme si, pour sacraliser la mémoire des victimes innocentes de l’attentat terroriste du 11 septembre, il fallait créer des millions de nouvelles victimes parmi les populations des autres pays du monde. Cela fait penser à l’Égypte pharaonique ou aux pratiques de certaines civilisations africaines passées qui, en enterrant leur roi, jugeaient nécessaire à sa dignité d’ensevelir avec lui quelques-uns de ses sujets vivants, chargés de l’accompagner dans son voyage vers l’au-delà.

Déjà, à la fin du XIXe siècle, l’Europe coloniale pave l’enfer de la brutalité de son exploitation économique du continent africain de bonnes intentions civilisatrices et évangélisatrices. Des millions de Congolais, par exemple, furent horriblement exterminés et mutilés par le roi Léopold II, au nom du caoutchouc et des matières premières (cf. A. Hochschild, King Leopold’s Ghost : A story of greed, terror and heroism in colonial Africa, New York, Mariner Books, 1999). Le capitalisme, qui définit le nouvel ordre mondial, semble accentuer davantage la même course aux matières précieuses. Au point qu’en 1997, certains analystes n’ont pas hésité à comparer le sommet du G-7 de Denver à une seconde Conférence de Berlin (conférence tenue en 1884-1885, à l’initiative de Bismarck, et qui a préludé au partage de l’Afrique par les Européens). Il n’est plus suffisant, aujourd’hui, d’évaluer en statistiques les victimes de la violence des marchés. Il faut aussi réaliser les destructions et la dégradation de l’écosystème qui accompagnent ce phénomène.

Le cynisme américain

L’Afrique doit se rendre compte que toutes les promesses d’aide qui lui sont faites sont une expression du cynisme américain face à des peuples et à une histoire réduits au rôle d’instruments au service de la construction d’un empire mégalomane.

La récente visite du président Bush en Afrique, visite qui se voulait un soutien aux pays qui sont des modèles de démocratie sur ce continent, n’est donc qu’un mensonge grossier parmi d’autres. La conseillère américaine à la Sécurité nationale, madame Condoleezza Rice, affirmait que depuis 1989, les États-Unis ont dépensé plus de 400 millions de dollars afin d’encourager les réformes démocratiques en Afrique. Mais il est clair que les multinationales, elles, se moquent bien des urnes et n’ont que faire de ces réformes. Ce sont pourtant ces sociétés financières et ces entreprises médiatiques (CNN, Coca-Cola, Exxon-Mobil, Chevron-Texaco Corporation, etc.) qui décident des politiques de la Maison-Blanche en Afrique. Pour s’en convaincre, pensons seulement à leur influence dans l’élaboration de l’African Growth and Opportunity Act, une loi qui demande la privatisation de tous les secteurs de l’économie africaine.

À l’intérieur de cette configuration du capitalisme global, ce qui intéresse vraiment les États-Unis, ce n’est évidemment pas la stabilité des États africains, ni la situation des droits humains. Pour cette idéologie, il semble que le monde traditionnel de la souveraineté des États, de l’intangibilité des frontières et des valeurs universellement reconnues aux individus et aux nations est désormais révolu. Confronté à la question de l’impérialisme américain, le système international voit s’effondrer l’illusion de la justice, du pluralisme culturel, de la dignité et de l’égalité entre les individus, les peuples et les nations. Par conséquent, « l’évangile » de George W. Bush pour l’Afrique conditionne le développement du continent à une démocratie sans peuple. Dans cet esprit, les politiciens sont des seigneurs de guerre chargés de veiller à l’entrée des mines de diamant et d’or ou sur les gisements de pétrole. Comme le reconnaissait Condoleezza Rice (cf. Ludo Martens, « Le partenariat entre l’antilope et le lion », disponible sur le site : www.congoned.dds.nl/ludo.html, forcer ainsi les portes de l’immense marché africain créera de l’emploi aux États-Unis pour contenir la bombe à retardement du chômage.

Récemment, à propos de la crise dans la région des Grands Lacs africains, un officiel américain affirmait avec une ironie pleine d’éloquence que les États-Unis manquent de leader pour le Congo (Jim Fisher-Thompson, Washington File Staff Writer, Bureau des Programmes de l’information internationale du Département d’État américain – disponible sur le site : LIENHYPERTEXTE "http://usinfo.state.gov" http://usinfo.state.gov). « We lack african leadership », disait-il. Il pensait certainement à des leaders capables de composer avec Washington, à l’image de Sese Seko Mobutu, agent de la CIA et dictateur hors pair au service des intérêts américains. Dès lors, comment ne pas comprendre que la visite du président Bush en Afrique exprime moins la sympathie pour le sort d’un continent où les conditions de vie de plus de 80 % de la population se dégradent continuellement, que le souci de promouvoir les intérêts de l’empire américain? Ainsi, soutenir les « réformes démocratiques », cela signifie soutenir Museveni et Kagame en Afrique centrale, Obassanjo et Wade en Afrique de l’ouest et Mbeki en Afrique australe, tous au service de la mégapuissance mondiale étatsunienne.

Référence : Murhula, Toussaint Kafarhire « Afrique, La violence de la Pax americana », Relations, novembre 2003 (688), p. 22-25.

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26 novembre 2004