LA FOLLE GESTION DES DÉCHETS

par François Morin
L'auteur est politologue, consultant en environnement et développement durable


La véritable solution environnementale à la gestion des déchets ne se trouve pas dans un bac plein. Le recyclage, sans être une solution à rejeter, ne doit pas pour autant cacher que l’issue au problème des déchets réside dans notre manière de consommer.


Au Moyen Âge, dans l’Europe fraîchement urbanisée, on jetait les ordures au caniveau, dans la rue, sans se soucier de ce qu’elles allaient devenir. Aujourd’hui, même si nous les mettons dans des contenants idoines, ne faisons-nous pas un peu la même chose? Sommes-nous véritablement davantage préoccupés de l’avenir de nos ordures?

Les raisons de nous en inquiéter ne devraient pas manquer, parce qu’une des principales caractéristiques du vivant est de produire des déchets et de générer des résidus. Ces derniers nous en apprennent long sur les habitudes de vie de ceux qui les génèrent. Les dépotoirs et les latrines ne figurent-ils pas parmi les endroits de fouilles de prédilection des archéologues : déchets d’aujourd’hui, artefacts de demain?

Dans la société d’abondance, les déchets abondent. Certains diront que nous avons une gestion responsable de nos déchets, que nous pratiquons la récupération et le recyclage et qu’il y aurait lieu d’être optimiste. Est-ce si sûr?

Des ordures étouffantes

L’été dernier, début juillet, les autorités de la ville de New York ont annoncé la suspension du recyclage de certains déchets, dont le verre, les plastiques et les cartons alimentaires (comme la bonne vieille pinte de lait) pour au moins deux ans. Peu de temps après, certains arrondissements de la nouvelle Ville de Montréal faisaient face, lors des soumissions pour le renouvellement des contrats de collecte sélective, à des hausses de coûts pouvant atteindre plus de 100 %. Montréal obtint même des conditions spéciales de Québec afin de prolonger les contrats existants et recommencer le processus d’appel d’offres.

Alors que nous pensions que tout allait pour le mieux, nous nous apercevons que ce n’est pas nécessairement le cas. À l’été 1987, les images d’une barge chargée d’ordures ménagères, traînant depuis deux mois dans la région de New York, ont déferlé sur les écrans de télévision du Canada, venant ainsi mettre la question de la gestion des déchets en Amérique du Nord à l’avant-scène de l’actualité. The Thing, Stinky, Wastezilla, quel que soit le nom qui lui fut donné par les médias américains, cette montagne d’ordures et son tour des Amériques à la recherche d’un dépotoir allaient alerter bien des consciences : allions-nous étouffer sous nos ordures?

Le Québec n’était pas en reste avec la carrière Miron, à Montréal. Odeurs, vermine et pollution étaient le lot des populations environnantes et la promesse de fermer le site au plus tôt était un préalable pour tout candidat aux élections municipales. Des groupements de citoyens préoccupés par la gestion des ordures virent le jour. Les déchets et leur gestion devenaient le principal enjeu environnemental de la fin des années 1980.

De nombreuses initiatives

Cet enjeu allait mobiliser d’importantes énergies au cours des années suivantes; il fit même l’objet d’une grande consultation publique, en 1996, avec plus de 600 mémoires déposés au BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement). Chose surprenante, on ne se contenta pas d’en discuter, on mit également en place une série de mesures. Le gouvernement du Québec alla de la Politique de gestion intégrée au Plan d’actions 1998-2008 pour détourner nos rebuts de l’enfouissement et de l’incinération. De leur côté, les municipalités dotèrent leurs citoyens de bacs de recyclage et, ainsi équipés, ils purent participer aux programmes de collecte sélective. Le recyclage et la récupération devenaient les nouvelles vertus cardinales de la protection de l’environnement et de la préservation des ressources.

L’avenir s’annonçait plein de promesses : plus on récupérerait de matières et leur trouverait de nouveaux débouchés, plus on réduirait notre volume de déchets dans des proportions importantes, jusqu’à leur élimination. On alla même, en raison de la connotation péjorative du terme ordure, jusqu'à adopter le terme matières résiduelles pour traduire tout le potentiel que recelaient la récupération et le recyclage.

Et maintenant que les bacs de recyclage bien alignés le long des trottoirs attendent sagement d’être vidés de leur contenu de papiers, de boîtes de conserve et d’autres plastiques, que le site de l’ancienne carrière Miron ne dégage plus d’odeurs et que la vermine l’a abandonné en faveur des stationnements des restaurants minute, ne serions-nous pas en droit de nous " péter " les bretelles collectivement et de savourer le triomphe de nos succès?

Mais encore faudrait-il qu’il y ait un succès à célébrer! Au début des années 1990, nous produisions près de sept millions de tonnes de déchets; dix ans plus tard, après un ensemble de mesures et de multiples programmes de sensibilisation et d’éducation, nous produisons un peu plus de 12 millions de tonnes de déchets.

Ces 12 millions de tonnes de déchets ne sont toutefois pas uniquement constituées d’ordures domestiques. Ces dernières représentent moins du tiers des déchets générés, les deux autres tiers étant occupés, à part approximativement égale, par les déchets produits par les industries et commerces, et par le secteur de la construction et de la rénovation. Le recyclage domestique renferme peut-être moins de potentiel que nous l’aurions cru pour réduire la masse des déchets destinés à l'élimination.

Il reste que nous sommes encore loin du taux de récupération possible. Nous pourrions recycler facilement le double de ce que nous recyclons présentement. Devant ce fait, certains répondront que nous devons redoubler d’efforts pour intensifier le recyclage, en utilisant des sacs d’épicerie afin de le rendre plus simple, plus attrayant et plus efficace.

Cependant, si le recyclage fait bel et bien partie de la solution, compter sur cette action pour diminuer la quantité de déchets serait comme écoper le Titanic avec une cuillère à soupe : nous aurons beau y mettre la meilleure volonté du monde, nous risquons davantage de développer une sévère tendinite sociale que de réussir à sauver le navire.

Les limites du recyclage

Le recyclage des déchets, bien qu’il ait été en progression constante, a été largement distancé par la croissance de la production de déchets. L’écart ne cesse de se creuser. La solution du " tout recyclage " ne tient pas ses promesses, ni sur le plan de la rentabilité économique ni, paradoxalement, sur celui de la protection de l’environnement et de la conservation des ressources.

Lorsque fut mise en place la collecte sélective au Québec, on savait que le recyclage n’était pas rentable, que le fait de transformer une matière pour la remettre en circulation avait un coût élevé. On croyait toutefois que cela serait compensé par le développement des marchés pour les produits recyclés et par les économies réalisées sur la diminution d’ordures envoyées à l’élimination.

On croyait en effet qu’en garantissant des approvisionnements importants et stables en matière première (déchets), il serait possible de rendre le recyclage rentable. Cela ne s’est cependant pas produit, paradoxalement en raison même de la stabilité de l’offre. Si l’on considère les déchets comme une matière première, on doit aussi prendre en compte le fait que celle-ci soit en compétition avec la matière première " neuve ". Si le producteur de matière neuve peut moduler l’offre en fonction de la demande, la collecte sélective ne permet pas cette souplesse, car l’offre est constante. Réussir en ce qui concerne le volume de recyclage, c’est donc bien souvent échouer sur le plan financier.

Ce problème pourrait être – du moins en partie – compensé par les économies réalisées en raison du fait que nous n’ayons pas à payer pour enterrer les déchets que nous recyclons. Malheureusement, l’augmentation du volume des déchets que nous produisons annule des avantages du recyclage. D’autres conditions sont aussi nécessaires pour parvenir à des réductions de coûts.

Les différents contrats de ramassage et de gestion des déchets sont établis sur la base de coûts par résidence, et non en fonction du volume et du poids de déchets ramassés. Pour réaliser des économies, il faudrait qu’il y ait une diminution de service, par exemple, que le volume de déchets baisse suffisamment pour que l’on puisse passer de deux collectes à une seule par semaine. À l’heure actuelle, l’objectif de faire des économies est donc très difficile à atteindre.

Et l’environnement?

Si nous voulons évaluer la pertinence de cette approche, nous ne devons pas considérer uniquement l’aspect des coûts directs, car il s’agit aussi d’une mesure de préservation des ressources et de protection de l’environnement. Dans cette optique, tout déchet non enfoui et remis dans les circuits de la consommation devrait être un avantage environnemental. Mais, les choses ne sont pas toujours aussi claires.

Le recyclage ne préserve des ressources que s’il remplace une matière neuve et ne protège l’environnement que si l’impact environnemental du recyclage est moindre que la production de la matière première; ce qui est loin d’être aussi évident qu’il n’y paraît.

La matière neuve ne se remplace pas facilement. Sauf de rares exceptions, elle perd de la qualité au recyclage. Les plastiques, par exemple, ne se recyclent pas en matière " vierge ". Ils sont le résultat du mélange de résines diverses et d’éléments de durcissement qui ne peuvent, à l’heure actuelle, être séparés. On ne peut donc reprendre le processus au départ, ce qui limite fortement les possibilités d’utilisation. Il faut alors se contenter de " fondre ", en vue d’emballages industriels ou de bancs de parc, ou fabriquer de nouveaux bacs de recyclage!

Pour ce qui est de la protection de l’environnement, il faut se demander ce qui a le moins de conséquences négatives : l’enfouissement ou le recyclage? Le processus de recyclage suppose un investissement en énergie pour transporter, manutentionner et transformer ces matières. Les conséquences sur l’environnement seraient peut-être moindres, dans certains cas, si ces matières étaient enfouies.

Il nous faut revoir certaines conceptions populaires par rapport à la protection de l’environnement et à la question de l’enfouissement pour y apporter des nuances importantes.

On a toujours vanté les mérites du biodégradable par rapport au non-biodégradable. Si cela est vrai dans la plupart des cas, c’est toutefois loin de l’être en ce qui concerne la gestion des déchets. Le fait d’être difficilement dégradable signifie qu’un plastique sera un déchet stable qui ne contaminera ni l’air ni l’eau en se dégradant, alors que les milliers de tonnes de matières biodégradables qui l’entourent produiront des gaz à effet de serre, comme le méthane, et risqueront de contaminer entre autres les eaux environnantes.

Si nous voulons protéger efficacement l’environnement, il est préférable de ne pas enfouir ce qui est biodégradable plutôt que de ne pas enfouir le plastique. Or, nous faisons le contraire.

Pensez tôt plutôt qu’agir tard

Trop souvent, collectivement et individuellement, le recyclage est plus une excuse environnementale face au gaspillage qu’une véritable solution. Si nous voulons régler le problème des déchets, il faut agir en amont des " poubelles ". Le déchet le plus facilement recyclable, le meilleur pour l’environnement et pour la préservation des ressources, est celui qui n’est jamais produit, fabriqué, consommé.

Le véritable enjeu de la question des déchets n’en est pas un de recyclage ou d’enfouissement, mais relève de la consommation. Le déchet ne se génère pas spontanément dans les maisons! L’objectif que nous devrions alors partager collectivement n’est pas d’augmenter le volume du recyclage, mais de réduire globalement le volume de nos déchets. Nous éviterions ainsi que nos produits se ramassent à la poubelle et au recyclage.

Concrètement, cela se traduit par une consommation sélective plutôt que par une collecte sélective. Lorsque nous achetons un produit, demandons-nous quelles sont les conséquences environnementales qui résultent de sa fabrication. Quel usage en ferons-nous? Comment en disposerons-nous? Et, finalement, existe-t-il une autre solution, moins polluante? Ces questions valent pour le produit que nous consommons, mais aussi pour celui qui sera fabriqué dans le but de le remplacer sur les tablettes.

C’est à cet ensemble de questions qu’il nous faut apporter des réponses, et ce, en visant de ne recourir au recyclage qu’en cas de besoin absolu. Celui-ci n’est qu’une solution complémentaire au problème des déchets, lequel doit être traité de façon prioritaire.

Référence : Morin, François, "La folle gestion des déchets", Relations, décembre 2002 (681), p. 29-31.

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6 février 2003