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Relations no 701
juin 2005

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 Article - REVUE RELATIONS

  Une consommation responsable, entrevue avec Laure Waridel

réalisée par Anne-Marie Aitken

Cofondatrice d’Équiterre, auteure de Acheter, c’est voter, Laure Waridel milite en faveur d’une alimentation responsable. Les solutions de rechange aux circuits de production et de consommation contrôlés par les multinationales qu’elle promeut devraient nous rendre plus conscients des injustices du système agroalimentaire actuel. Nous la remercions d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

Relations : Le slogan « Acheter, c’est voter » vous suit partout. Selon vous, en quoi le choix de ce que nous mettons dans notre assiette est-il un geste politique?

Laure Waridel : Je pars du principe que l’argent mène le monde. L’économie joue en effet un rôle très influent, notamment sur la politique. Je me demande comment nous pouvons, comme citoyens, jouer un rôle dans le marché. Je crois que c’est d’abord en exerçant notre pouvoir de consommateurs. Voilà pourquoi je vois dans nos choix de consommation un geste que l’on peut qualifier de politique. Je ne dis pas que voter c’est acheter, je dis bien qu’acheter c’est voter. L’action sur la consommation ne remplace en rien les autres leviers de pouvoir politique qui sont entre nos mains : aller voter tous les quatre ans, prendre part aux organisations démocratiques qui nous entourent, écrire à nos députés, etc. Il faut cesser de voir la consommation comme un geste purement individuel. C’est un acte collectif.

Nos choix de consommation ont des conséquences politiques. Chaque fois que nous choisissons de boire tel café plutôt que tel autre, de manger telles céréales ou tels fruits plutôt que tels autres, nous endossons la chaîne de production et de transformation des aliments, le système économique qui a été utilisé avant que le produit n’arrive dans notre assiette. Nous sommes en lien avec ceux qui cultivent, récoltent, transforment, emballent, transportent et vendent ce qui aboutit dans nos paniers. Nous avons donc un pouvoir et une responsabilité à l’égard de ces personnes. Certains me disent : « On est encore une fois en train de réduire le pouvoir du citoyen à un pouvoir de consommateur… » Ce n’est pas mon propos. Je dis, au contraire, que le geste politique n’a pas seulement lieu tous les quatre ans quand nous allons voter! Nous devons reconsidérer le sens de l’engagement politique des citoyens.

Rel. : Pensez-vous que ce pouvoir des consommateurs puisse changer le système économique?

L. W. : Un des grands avantages du commerce équitable, des solutions alternatives et de la consommation responsable est de contribuer à des changements à relativement court terme. Je pense aux petits producteurs de café avec qui j’ai vécu au Mexique. Je revois la dignité qu’ils avaient dans les yeux, fiers de pouvoir envoyer leurs enfants à l’école, d’avoir une meilleure maîtrise sur leur santé, grâce à la mise en place d’une coopérative de café équitable. Je crois à la multiplication des petits gestes pour faire des grands changements. Beaucoup de gens considèrent que c’est utopique. Mais plein de choses qui ont semblé être des utopies à une époque ont fini par faire évoluer les situations. À l’échelle de la planète, nous en sommes là sur le plan environnemental et social. Nous avons tous des comportements qui font en sorte que les écosystèmes sont contaminés. Le fait de nous sensibiliser davantage et de réaliser quel est le pouvoir de chacun de nos gestes fait en sorte que nous allons arriver à des changements structuraux plus globaux.

À long terme, il est sûr que cela ne suffit pas. Il faut une action d’ordre politique pour mieux répartir les richesses et contrer les inégalités. La consommation responsable est un outil de sensibilisation et d’action citoyenne qui permet d’amorcer cette action.

J’utilise l’individualisme pour contrer l’individualisme! Nous avons une responsabilité quand nous entendons parler d’enfants au Brésil, en Côte-d’Ivoire, qui travaillent dans des plantations et qui sont dans des conditions d’esclavage. Nous ne pouvons pas simplement nous fermer les yeux. Nous devons réagir. Pour l’instant, nos gouvernements ne sont pas prêts à agir parce que ce sont des questions nationales. Comme consommateurs, si nous achetons ces produits-là, nous endossons ces pratiques. Personnellement, je ne voudrais pas que mes enfants vivent dans l’esclavage. Je ne vois pas pourquoi je l’accepterais pour les enfants des autres.

Rel. : Dans le choix des aliments, vous prônez les 3 N-J. Qu’entendez-vous par là?

L. W. : Les 3 N-J : ce sont des aliments nus, non loin, naturels et justes. Le « Nu » concerne les déchets : l’emballage et le compostage. Quarante pour cent de notre sac de déchets constituent des matières organiques qui, une fois dans un site d’enfouissement, contribuent aux émissions de gaz à effet de serre via le méthane, mais qui, compostés, sont un engrais formidable pour le jardin et pour l’écosystème.

Le « Non loin » concerne l’achat local. Là, nous touchons à la question de la mondialisation des marchés. Les aliments parcourent en moyenne 2600 kilomètres avant d’arriver chez notre marchand. Ceci a des conséquences non seulement sur l’écosystème à cause des gaz à effet de serre via le CO2, mais aussi sur le transport et sur les communautés locales. Par exemple, nous produisons des pommes; nous en exportons certes, mais nous en importons aussi beaucoup, en partie parce que les coûts du transport ne sont pas inclus dans le prix. Si nous payions le vrai coût environnemental du pétrole, la pomme qui vient de Nouvelle-Zélande coûterait plus cher que la pomme du Québec. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Ces aberrations sont dues à un système économique qui ne tient pas compte des coûts environnementaux et sociaux.

Le « Naturel » affecte la transformation des aliments et de l’agriculture. On parle beaucoup de la « malbouffe », mais on devrait aussi parler de la « malagriculture » avec les pesticides, les OGM… Naturel signifie que les aliments sont cultivés de manière aussi écologique que possible. Aujourd’hui, des produits chimiques interviennent dans la transformation des aliments pour les conserver le plus longtemps possible. Cela est en partie dû à l’éloignement et à la préservation. On pourrait aussi parler des risques liés à l’irradiation des aliments, etc.

Le « Juste » est peut-être ce qui est le plus difficile à obtenir. Il s’agit là de l’emprise des compagnies multinationales sur notre système agroalimentaire. Lorsque nous allons à l’épicerie, nous avons l’impression d’avoir le choix entre des centaines de produits, mais en fait ils sont commercialisés par quelques transnationales : principalement Nestlé, Altria (propriétaire notamment de tous les produits Kraft et Nabisco), Unilever, Procter & Gamble, Sara Lee, Pepsi Co., Coca-Cola, etc. Celles-ci détiennent souvent des actions dans des compagnies intervenant dans des secteurs connexes tels l’agrochimique et le pharmaceutique, concernés par le brevetage du vivant. Nous assistons à une prise en otage de notre système alimentaire. Ils ne nous vendent pas des aliments pour nous nourrir, ils nous vendent des aliments pour faire du profit. Il faut donc nous réapproprier notre alimentation en achetant à de petites entreprises, à des coopératives, à des entreprises d’économie sociale et en promouvant le commerce équitable…

Rel. : Cela ne risque-t-il pas de développer une nourriture pour les riches, qui seuls pourront se payer les produits du terroir, et de creuser les écarts sociaux?

L. W. : Comparativement à la majorité des habitants de la Terre, proportionnellement à nos revenus moyens, nous payons notre panier d’épicerie très bon marché. Il faut reconnaître que nous ne payons pas les coûts environnementaux et sociaux qu’il entraîne. Ceci dit, bien que l’on trouve beaucoup d’aliments bon marché, un certain nombre de personnes n’ont pas suffisamment à manger. Beaucoup de foyers sont dans des situations socio-économiques tellement difficiles que de leur demander d’acheter des produits biologiques du terroir est irréaliste. Il faut donc travailler sur la structure économique du partage des ressources et sur la capacité des personnes à avoir un plus grand contrôle sur leur alimentation, en cuisinant par exemple.

Au-delà des revenus, c’est le niveau d’éducation qui est déterminant. Les gens les plus scolarisés, les plus éduqués, les plus sensibilisés sont ceux qui, en général, font les choix les meilleurs pour la santé. Non seulement leur santé, mais la santé de la société et la santé des écosystèmes. Parmi les familles qui font partie des projets d’agriculture soutenus par la communauté – moyen très concret d’avoir des produits biologiques moins chers –, bien des gens n’ont pas beaucoup d’argent. Ce sont souvent des familles qui s’inquiètent des résidus de pesticides qu’ils trouvent dans l’alimentation de leurs enfants.

Nous sommes dans une situation paradoxale. Les agriculteurs les plus riches, propriétaires de mégaporcheries et de grandes fermes industrielles, sont ceux qui produisent des aliments bon marché destinés à la masse, tandis que les gens plus fortunés achètent des aliments biologiques cultivés par des agriculteurs qui tirent le diable par la queue parce qu’ils ne bénéficient pas d’un soutien à l’agriculture biologique et aux petites productions du terroir. Cela illustre à quel point les prix sont artificiels comparativement aux véritables coûts et aux véritables conséquences de tels choix. J’espère que les produits biologiques et les aliments du terroir vont se développer davantage. Rappelons-nous qu’il n’y a pas si longtemps, tout le monde mangeait des produits du terroir et des aliments bio.

Rel. : Revenons à l’exemple du café, qui est un des aliments que vous connaissez le mieux.

L. W. : Je me suis intéressée au café parce que je m’intéressais aux questions d’inégalité entre les pays du Nord et les pays du Sud. On dit toujours que le colonialisme est terminé. En fait, le néocolonialisme est encore bien présent. Ce ne sont plus des pays mais des compagnies, ou un système, qui permettent à une minorité d’exploiter une majorité. Dans le cas du café, ceux qui font la majorité du travail reçoivent une toute petite part du prix qui est payé par le consommateur. Les petits producteurs du Sud, dans le fond, subventionnent notre alimentation. Avec la détérioration des termes de l’échange qui a prévalu depuis les années 1970, la valeur réelle des produits alimentaires diminue. L’exemple du café est intéressant de ce point de vue.

Le marché du café est contrôlé par quelques grandes compagnies. Son prix est déterminé aux bourses de Londres et de New York, des pays qui ne produisent absolument pas un grain de café… Les répercussions de la chute des prix, comme celle qui a eu cours récemment, se font sentir dans 80 pays et touchent 20 millions de personnes. Une telle chute des cours du café a eu lieu parce que la Banque mondiale a encouragé le Vietnam à produire du café. Celui-ci, avec son économie centralisée, s’est mis à en produire au point d’inonder le marché. De là, la chute des prix et tous les autres problèmes qui ont suivi.

J’aurais pu parler du sucre, de la banane et de produits dans l’industrie du vêtement. Ce qui est intéressant avec les produits alimentaires, c’est que nous les consommons. Ils entrent en nous. Le café que nous buvons le matin sert à nous réveiller. Est-ce qu’il ne pourrait pas servir aussi à nous ouvrir les yeux sur les inégalités du système économique mondial?

Rel. : Quels types de mesures politiques seraient à instaurer au Canada et dans le monde pour garantir un commerce qui favorise des modes de production et de consommation responsables à l’échelle internationale?

L. W. : Il faut admettre que nous vivons dans une économie qui est mondialisée et dans laquelle les États ont de moins en moins de pouvoir, en partie parce qu’ils l’ont abdiqué. Il y a un problème au niveau de l’organisation politique. Les gouvernements devraient se responsabiliser en donnant priorité aux droits humains et aux droits environnementaux sur les droits économiques. Ils pourraient ainsi arrêter de se soumettre à l’OMC et à l’ALENA, par exemple. Mais l’idéologie actuelle ne va pas dans ce sens. Les gouvernements parlent beaucoup de « développement durable ». Si celui-ci peut être comparé à un tabouret à trois pieds formé de l’environnement, de la société et de l’économie, nous nous apercevons que le développement économique a un très grand pied et que les deux autres sont de plus en plus courts. En fait, on est en train de les scier complètement.

Il faut que les politiques locales, nationales et internationales changent. Les citoyens doivent faire bouger les gouvernements. Si nous continuons à suivre les États-Unis comme nous le faisons dans de nombreux dossiers, nous ne serons pas avancés. Nous oublions que l’économie est un outil pour le bien des individus et des sociétés, et non une fin en soi. Le commerce équitable n’est qu’un outil qui contribue à politiser les gens. Mais il faut aller plus loin.

 

 



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Festivités du 75e anniversaire


Un immense merci aux artistes qui ont fait de notre spectacle du 15 mai dernier un moment absolument mémorable! Merci aussi à tous ceux et celles qui se sont joints à nous en grand nombre - la salle du Gesù était comble - pour souligner en beauté ce rare anniversaire. Une galerie de photos rend compte de l'événement sur notre page Facebook (il n'est pas nécessaire d'avoir un compte pour l'apprécier). Le très beau texte d'ouverture de Jean-Claude Ravet peut aussi désormais être lu sur notre blogue.
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Les activités soulignant notre 75e anniversaire ont pu être réalisées grâce à l'appui financier de : Patrimoine canadien, Le Devoir, Groupe financier Banque Nationale, Kateri Roy, Valeurs mobilières Desjardins. Merci aussi au Centre de créativité du Gesù, aux Archives des jésuites au Canada, à la Bibliothèque centrale et au Département de sciences des relitions de l'UQAM de leur collaboration.

À découvrir : Notre série de vidéos avec Jean-Claude Ravet, Eve-Lyne Couturier, Michel Seymour, Ianik Marcil, Catherine Foisy et Marie-Célie Agnant qui offrent leur regard sur la revue.

À visionner en ligne : la vidéo de la conférence de Jean Bédard du 7 mars dernier, suivie de la lecture d'un manifeste de Joséphine Bacon et Laure Morali, et la vidéo de la conférence-débat «Des revues en résistance» qui a eu lieu le 12 avril.


Aussi, le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) permet désormais de lire tous les numéros de Relations depuis 1941 (excluant ceux des trois dernières années, réservés aux abonnés). Lire le communiqué
Félicitations aux lauréats!


La remise des prix de notre concours d'écriture étudiant a eu lieu le 15 mai dernier, au Gesù, à Montréal. Félicitations aux trois lauréats : Hugo Bonin (UQAM et Paris-8), Emanuel Guay (Université Laval) et Marie-Laurence Rancourt (Université Laval). Merci et bravo également à la soixantaine de participantes et de participants du concours. Lire le communiqué
Prix d’excellence

La revue Relations était en nomination pour un des Prix d'excellence 2016 de la SODEP, pour le texte « Mes langues à moi sont toutes mortes » de Rodney Saint-Eloy, publié dans son édition de juin 2015. Lire le communiqué    

En mars dernier, Relations a remporté le prix d'excellence Lyse-Daniels 2016, volet international, décerné par Impératif français. Lire le communiqué
Dans les médias

La saison de l'émission Foi et turbulences, à laquelle participe Jean-Claude Ravet à Radio VM, est terminée, mais les extraits sont disponibles en baladodiffusion.

«Les défis du FSM 2016 à Montréal», signé par Roger Rashi, repris dans Presse-toi à gauche le 2 juin.

«Faire place à l'avenir» de Diane Lamoureux, dans la rubrique Des idées en revues du Devoir le 31 mai.

Élisabeth Garant en entrevue à Questions d'actualité à radio vm le 10 mai.

Plusieurs autres échos médiatiques ici

 

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